VINGT-QUATRE HEURES POUR LE CALABRIA

Gènes - mars 2000

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La lente descente de l’Airbus permet de tester la béance tubaire volontaire; ça passe, mais sous l’eau c’est moins sûr. Le virage sur l’aile pour aligner l’avion face à la piste permet de découvrir les îles de Lérins, sereines, à peine éclairées par le soleil encore timide. La mer ici est calme et la longue houle s’aplatit en révérence devant le monastère de Saint-Honorat, mais réveille les craintes d’un plongeur d’épaves redoutant une mauvaise visibilité au fond. Quelques minutes d’éternité face à la baie des Anges et le premier vol Air France Paris Nice de ce samedi 18 mars 2000 se pose dans l’union rare et fugace de la mer, du ciel et de la terre. Le sourire professionnel des hôtesses et leur tolérance pour un monstrueux sac de plongeur trimix dont les dimensions et le poids sont plus adaptés aux vols cargo qu’aux navettes, seront ternis par leur irritation non cachée, devant une mère de famille éreintée s’occupant pendant le vol de ses trois jeunes enfants que le placement informatique avait séparé d'elle.

 

Huit heures et demi, Momo est là avec France qui cherche un grand bonhomme avec un sac de plongée … c’est moi qui la trouve. De bonne humeur, c’est un pléonasme, Momo a quitté son club de Cavalaire à l’aube pour me rejoindre à Nice et ensemble nous prenons la route de Gènes. Le long trajet inintéressant nous permet de faire connaissance et de récupérer un peu du réveil très matinal. Deux heures plus tard, après quelques corrections téléphoniques de notre trajectoire dans le port de Gènes, nous trouvons Aldo et l’équipe de plongeurs qui a découvert l’épave l’an dernier. Ce deuxième atterrissage de la matinée se chante en italien.

 

 

     
     
     

Sept plongeurs trimix, deux plongeurs d’assistance, les blocs de déco, les matériels photo et vidéo, les barres de paliers, les caisses à outils pour adapter les bouteilles fournies aux wings et aux détendeurs de chacun, quatre grands semi-rigides et une vedette, nous occupons tout le quai. Les cameramen de la chaîne de télévision TV Liguria circulent parmi tout ce déballage et leur reportage va s’intégrer dans une série consacrée à notre expédition sur l’Andrea Doria. Dernières vérifications des détendeurs, manos, inflateurs, purges … , puis Aldo forme les palanquées et commence le briefing. Je serai avec Lorenzo, l’inventeur de l’épave qui la connaît bien, et avec Andrew qui arrive de Genève. Aldo et Momo descendront derrière nous avec Guido, le photographe, et Ariodante le vidéaste. Le mélange fond étant appauvri en oxygène, nous commencerons la descente au nitrox 36, puis passage au trimix 14/40 vers 25 m, pour 15 minutes au fond. Remontée avec passage au nitrox 36 à 30 m et derniers paliers à l’oxygène pur : 42 minutes de remontée tout compris. Les run times autocollants sont distribués et appliqués sur les plaquettes avec les tables de dépassement de trois mètres, de trois minutes et de fin de paliers au nitrox. Puis Lorenzo décrit l’épave. Il s’agit du Calabria, un cargo génois de 90 mètres coulé en 1891 et qui repose sur 78 m de fond. Nous nous limiterons à la découverte du tronçon central dont sont séparées la poupe et la proue. Midi, dans la chaleur des vêtements secs nous embarquons sur les confortables zodiacs. Le médecin hyperbare et les caméras TV nous couvrent à partir de la vedette.

 

Dix minutes plus tard, un peu secoués par la houle, nous nous amarrons en ligne à la balise fixée sur l’épave. Délicat harnachement des bi et des blocs de déco à bord des zodiacs puis mise à l’eau et vérifications entre nous puis par les plongeurs d’assistance. La descente se fait dans le noir le long du gros bout. Vingt-cinq mètres, changement de mélange, la descente s’accélère. Le phare de Lorenzo nous fait découvrir l’épave juste avant que nous nous assommions dessus. Ferraille enchevêtrée, structures méconnaissables, langoustes, éponges pierreuses, nuages d’apogons, lignes et filets de pêche, tout est là et bien sûr l’ambiance fantomatique créée par les phares dans une eau lactescente qui rappelle plus la recherche de skieurs perdus dans le brouillard neigeux qu’une chasse au trésor de rêve. Retour au bout et la remontée commence. Andrew, déjà frigorifié, regrette ses propos moqueurs sur les épaisses polaires enfilées par les plongeurs italiens sous leur vêtement sec. Trente mètres, reprise du nitrox, purge de la wing et du vêtement sec, premier palier à 24 mètres, puis l’oxygène nous attend en narguilé aux barres de paliers de 6 et 3 mètres. L’eau se réchauffe mais pas nous. Les Maldives du mois dernier me semblent très loin. Les tremblements et la crispation de mes mains sur les barres me laisseront des crampes pendant plusieurs heures. Mais où est l’argon ! Déséquipement dans l’eau, aidés par les plongeurs d’assistance et les pilotes de zodiacs, et cinquante-sept minutes après l’immersion le soleil réchauffe d’abord nos visages puis une fois à bord des bateaux, nos corps tremblotants, péniblement extraits des vêtements secs.

 

 

Distribution de panini sucrés plus que bienvenus et en quelques minutes avec la mer dans le dos nous sommes de retour sur le quai. Démontage du matériel, rangement, accompagnés de discussions en français, italiens, anglais et avec les mains, qui témoignent des sensations émotionnelles et physiques vécues au cours de telles plongées. Malgré la fatigue, les trajets, le froid, tous recommenceront. Cette première plongée, ensemble, d’une partie du groupe de l’expédition de l’Andrea Doria s’est déroulée sans incident. Bravo à l’intendance fournie par le club Bolle Blu et merci à tous ceux qui ont rendu possible cette plongée ; sept plongeurs trimix à équiper et à surveiller, cela ne s’improvise pas. Bravo à la formation des plongeurs assurée ces dernières années par Aldo.

 

Retour finalement sur Beaulieu avec Aldo en passant par Santa Margherita pour récupérer et visualiser la cassette vidéo de la plongée. Tiens, je n’avais pas vu cette ouverture dans la coque, ni cette superstructure ! Miracle de l’éclairage vidéo ou bien reconnections des neurones en profondeur vers un monde parallèle … . La route se déroule sous nos projets futurs jusqu’au club de plongée de Beaulieu ou Alex m’hébergera pour la nuit après un dîner méditerranéen sympathique et reconstituant au Marco Polo sur le port. Nuit brève mais profonde jusqu’au départ le lendemain pour Orly et un déjeuner de dimanche en famille.

 

 

Vingt quatre-heures. Cette journée de la vie d’un plongeur, expérience humaine pour une épave, partagée par d’autres plongeurs du début à la fin, apporte autant d’oxygène à l’esprit que tous les mélanges hyper oxygénés du monde.

 

Stéphane Havard

Crédit photos : Aldo FERRUCCI

 

 

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