SHARM-EL-SHEIKH

Octobre 2002

_________________

 

C’est mon deuxième séjour à Sharm. Le premier l’an dernier m’avait conquis. Les évènements du 11 septembre 2001 avaient désertifié l’endroit et pendant plusieurs mois les rares plongeurs disposaient d’espace tant sur terre que sur les bateaux et évidemment sous l’eau. Un an plus tard, le retour à la normale est dramatique et l’espace rare. L’effervescence fébrile du départ de la centaine de bateaux quotidiens sur la jetée de Naama Bay est un exemple impressionnant de pagaille organisée qui vous interpelle avec trois questions récurrentes. Suis-je sur le bon bateau ? Mes affaires sont-elles également parvenues sur ce bateau ? Où vais-je ?

Pour échapper à cette foule de palmipèdes vociférant et maladroits qui colonisent le frange côtière jusqu’à la profondeur de 40 mètres, j’ai trouvé une réponse : les grands fonds. Mon Buddy va m’y conduire dans le silence reposant de son circuit fermé. Je profite de l’infrastructure du Red Sea Diving College et de son centre de plongée technique tenu par Aaron Bruce. Le « College » me fournit en chaux, en blocs de trois litres pour le Buddy et en gaz variés. Guy Munnings me servira de guide.

Pour les deux premières plongées nous descendons avec Dave, Jane et Tom. Deux britanniques et un norvégien qui ont troqué leur vêtement sec avec épaisse souris polaire et leur bi-12 en acier pour un shorty et des blocs en alu. La température de l’air avoisine 33 °C et en surface celle de l’eau atteint 28 °C. Exceptionnel pour la saison ! Néanmoins le vent constant souffle avec des rafales à 30 nœuds et au large lève des petits moutons d’une mer force 3. Le deuxième jour, l’état de la mer sur le versant exposé de Jackson Reef nous empêchera d’explorer l’épave du navire inconnu à 80 mètres. Nous allons donc descendre deux fois au fond du canyon de Thomas Reef. Nous avons tout l’espace du Yasmine Sherin II pour nous préparer. Les bateaux de « plongée technique » sont moins chargés que les autres.

Jusqu’à 35 mètres nous dévalons le récif corallien, puis là s’ouvre, entre deux roches lisses, une crevasse verticale de un à deux mètres de large qui vous conduit en une chute libre de deux minutes sur une bande de sable blanc très fin, en pente douce entre 90 et 75 mètres. Je m’équilibre avant le fond pour ne pas troubler cette harmonie cristalline et après quelques instants je me sens épié par des créatures étranges. Je me retourne lentement et une vingtaine de mètres au-dessus de moi, immobiles, parfaitement équilibrés entre les deux parois, Guy et Tom m’observent avec curiosité. En contre-jour entre ces deux murs sombres, ces deux astronautes en scaphandre semblent errer en perdition dans un gouffre martien. Leur mélange est trop riche en oxygène pour qu’ils descendent aussi bas. Je profite encore quelques minutes de cette solitude aquatique et remonte lentement la plage oubliée, coincée par magie entre deux mâchoires immobiles au fond de la Mer Rouge. Je me glisse sous les arches rocheuses reliant les deux parois, puis une fois parvenu sur la partie haute de la plage je retrouve mes deux compagnons et m’allonge face à la surface. Là-haut le soleil brille. Ici le sable brille. 24 °C au fond ! Nous commençons l’ascension de la paroi nord, adossés à la paroi sud. Toujours conserver trois appuis. Un pied, deux mains, dos à la paroi, puis une main, deux pieds, et toujours le dos à la paroi. Non. Je rêve. Nous ne sommes pas dans les Alpes. Sans aucun effort, porté par la stab, les parois lisses défilent sous mes palmes et la plage oubliée s’éloigne vers le fond. Vers 35 mètres nous sortons des entrailles de la mer et redécouvrons le massif corallien dont la vie s’enrichit un peu plus à chacune de nos 50 minutes de paliers. Les bancs de plongeurs également réapparaissent, hétéroclites, et leurs questions resteront sans réponse face à ces autres plongeurs harnachés comme des cosmonautes, croisés au même endroit, à l’aller et au retour, restés immobiles face au large, pendant toute la durée de leur propre plongée. Les plongeurs de l’horizontal ont croisé ceux du vertical. Un couple de rascasses volantes (P. volitans, Lionfish) nous adoptera jusqu’à notre départ vers le large pour remonter sur le bateau.

La troisième plongée nous conduira à Ras Mohamed, à l’extrémité sud de la pointe du Sinaï. Tous les ocres du désert se mêlent ici aux bleus unis du ciel et de l’océan, et les arabesques délicates des fins nuages d’altitude nous rappellent que nous sommes en terre musulmane. Les eaux y sont tourmentées par la rencontre des courants provenant du golfe de Suez à l’ouest et du golfe d’Aqaba à l’est. Les évènements géologiques et climatiques ont façonné cette côte. Entre les montagnes et la mer, l’étroite plaine sableuse borde les baies et les caps. Côté mer lui répond un massif corallien frangeant, longeant la côte, parfois en barrière, affleurant par endroits la surface. Vers le large ce récif descend en pente douce jusqu’à une quarantaine de mètres de profondeur, puis la pente s’accentue jusqu’à environ quatre-vingt dix mètres où le fond s’aplatit sur une bande étroite d’une dizaine de mètres de largeur qui s’interrompt brutalement pour laisser place à un tombant abyssal. Prochain arrêt 700 mètres plus bas !

Sur un de ces récifs coralliens s’est éventré en avril 1980 le Yolanda et ce récif sur lequel nous allons plonger porte maintenant son nom : Yolanda Reef. La carcasse du navire chypriote a cédé aux vagues et aux tempêtes et son contenu s’est progressivement répandu sur le tombant, de plus en plus profond. Je descends avec Guy Munnings. Nous nous laissons emporter par les courants descendant et en moins de trois minutes je survole le bord du plateau continental, à 90 mètres, au-dessus du grand bleu. Guy fait mon baby-sitting, une quinzaine de mètres plus haut. Nous attendons quelques minutes le passage éventuel d’un grand poisson pélagique, mais le vacarme incessant des bateaux de plongée autour du récif doit les inciter à la prudence et nous commençons à remonter le tombant avec de nouveau la « terre ferme » sous nos palmes. Je me déplace latéralement avec une grande prudence car je me méfie de ces langues de courant descendant qui tourbillonnent sur la marge du plateau à 90 mètres et vous font rapidement dévaler quelques dizaines de mètres vers le bas. Je remonte dans l’axe des débris de l’épave. Nous repassons au-dessus des containers du Yolanda qui ont dévalé la pente et se sont arrêtés sur cette étroite bande plate horizontale, avant le grand tombant. Ils évoquent des habitations lunaires, fantomatiques, abandonnées par des explorateurs d’une autre époque. Eparpillés entre les restes du bateau naufragé nous trouvons des témoignages de l’activité qui se déroule plus près de la surface : ceintures de plombs perdues lors de la mise à l’eau, tubas, vieilles montres, … La lente remontée nous reconduit dans le monde des couleurs, du corail et de sa multitude d’habitants bariolés qui contrastent fortement avec le gris-bleu sidéral d’où nous revenons, à peine quelques dizaines de mètres plus au large. Nous redécouvrons les amoncellements de tubes, de baignoires, de cuvettes de WC, transportés par le Yolanda et qui n’atteindront jamais les salles de bain d’Aqaba. Etranges habitations pour mérous de Malabar, napoléons, snappers, et autres raies tachetées. La déco se termine sur le fond sableux entre Yolanda Reef et Shark Reef, bousculés par les nuées de plongeurs qui se laissent emportées par les courants circulants entre ces récifs.

Le lendemain, nous explorons les escaliers de White Knight. La plongée débute dans la petite baie corallienne en face de l’hôtel Méridien. Plusieurs grandes marches rocheuses, parsemées d’entrées de grottes, vous descendent jusqu’à trente mètres. Puis la pente douce du premier tombant sableux glisse jusqu’à 90 mètres où elle s’horizontalise sur les derniers mètres avant de disparaître brutalement avec le grand tombant vertical qui ne s’interrompt que beaucoup plus bas, 800 mètres sous la surface. Le profil de la côte est le même que celui de Yolanda Reef. En trois minutes je suis sur le bord du gouffre. Un peu plus haut, Guy s’est également avancé dans le bleu. Face au large nous espérons exciter la curiosité d’un gros mais notre attente sera vaine. Là aussi, les bruits de l’activité en surface doivent inciter à la prudence les prédateurs du large. Nous remontons sur 65 mètres pour la deuxième moitié de notre temps de fond et profitons du calme et de l’apesanteur avant d’entamer notre ascension de la pente sableuse puis des hautes marches d’escalier. Nous croisons de superbes poissons-anges tachetés (P. maculosus, arabian angelfish). Sur le sable au palier de six mètres un baliste inquisiteur mais non menaçant me distraira de ses virevoltes exploratrices entre mes blocs et mes jambes, pendant ma sieste.

Voilà rapidement décrites ces quatre plongées trimix en CCR dans les eaux de la Mer Rouge. Sans vêtement sec, sans le froid, sans les décompressions dans le bleu à la dérive, les conditions locales vous permettent de peaufiner vos compétences en circuit fermé, à l’air ou au trimix, dans un confort inégalé et une sécurité absolue. Je conseille vivement à tous ceux qui souhaitent prendre de l’expérience avec leur circuit fermé de profiter si possible des conditions offertes par le Red Sea Diving College et si besoin de prendre quelques heures de perfectionnement avec Aaron.

Paramètres techniques de ces plongées :

En in-bord : 3 litres air et 3 litres oxygène.

En off-bord : 8 litres de 10/50 qui servent à la fois de bail-out circuit-ouvert et de diluant par l’inflateur manuel, et 8 litres d’air en bail-out circuit-ouvert. La VAAD est donc fermée et l’injection du diluant trimix se fait en manuel.

Déco avec V-planner (paramètres personnels), sans changement de diluant, en « multi-level » : 10 minutes à 90/80 mètres puis 10 minutes à 65/60 mètres. Durée totale des plongées d’environ 80 minutes.

Stéphane Havard. Novembre 2002.

 

  BACK TO  
HOME - ACCUEIL WRECKS LIST REBREATHER PAGES